
On ne peut pas bâtir une économie forte sur des corps brisés
En Côte d’Ivoire, franchir le seuil d’un hôpital public n’est plus un acte d’espoir, c’est une épreuve de survie. Pour des millions de citoyens, le carnet de santé, censé consigner la guérison, se transforme trop souvent en la première page d'un avis de décès. Enquête sur un système où l'argent dicte qui respire et qui s'éteint.
Le carnet de la honte : Acheter son droit d'être soigné
Dans nos CHU et centres de santé, le carnet de soins n'est plus un outil médical, c'est un laissez-passer financier. Pas d'argent pour le carnet ? Pas de consultation. Pas d'argent pour le kit d'urgence ? Pas d'intervention. On voit des mères pleurer devant des guichets fermés, tenant dans leurs mains un carnet vide alors que leur enfant brûle de fièvre. C’est la bureaucratie de la mort : on remplit des formulaires pendant que le cœur s'arrête.
Le mouroir des couloirs : Quand le plateau technique lâche
« Le scanner est en panne », « Il n’y a plus de gants », « Allez payer le coton à la pharmacie d'en face ». Ces phrases sont les clous du cercueil de l'Ivoirien moyen. Derrière les murs repeints des hôpitaux, le vide est abyssal. Le manque de lits force les malades à agoniser sur des bancs de bois ou à même le carreau, sous le regard impuissant d'un personnel soignant lui-même débordé et à bout de ressources. Le carnet de soins reste ouvert sur une page blanche, faute de matériel pour poser un diagnostic.
La CMU : Une promesse qui ne guérit pas (encore)
On a dit à l'Ivoirien : « Enrôle-toi, tu seras sauvé ». Mais sur le terrain, le miracle n'a pas eu lieu. Entre les pharmacies qui rejettent les bons CMU pour "rupture de stock" et les actes médicaux qui demandent toujours un complément en espèces, le patient se sent trahi. Le carnet de soins CMU devient alors un objet de décoration, une promesse de papier qui ne pèse rien face à la réalité brutale des factures qui s'accumulent.
Le choix du désespoir : La rue ou le ciel
Quand le carnet de soins devient trop lourd à porter financièrement, l'Ivoirien se tourne vers le "docteur de rue". Ces médicaments de fortune, vendus à même le goudron, sont les symptômes d'un système qui a abandonné ses enfants. On préfère risquer l'empoisonnement immédiat à la rue plutôt que l'humiliation lente à l'hôpital.
L'heure du réveil a sonné. On ne peut pas bâtir une économie forte sur des corps brisés. Tant que le carnet de soins sera perçu comme une condamnation à la dette ou à la mort, la Côte d'Ivoire aura mal à sa propre dignité. Il est temps que l'hôpital redevienne un sanctuaire, et non une salle d'attente pour le cimetière.
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